Le départ pour la Birmanie était précipité. Je n’avais pas pris le temps de vérifier les conseils de sécurité ni de santé de l’ambassade. Puis dans l’avion de Doha à Rangoon, j’ai eu le pressentiment d’ennuis inévitables. Serai-je arrêté à la frontière pour être questionné ?

Ce qui suivit fut d’un tout autre registre.

Quatre heures du matin. A Mawlamyine. Sept heures de route de la capitale. Je suis réveillé par une douleur lancinante dans la poitrine. La sensation d’un poignard enfoncé sous les poumons à chaque inspiration. La douleur ne passe pas.

Acte 1. Le désespoir.

Sept heures du matin. Je me lève pour appeler un médecin.

Dégoupille. Lance. La grenade éclate.

Les fragmentations se répandent de mon cou à mes tempes.

Le lion enragé enfermé dans la boite à chaussures de mon coeur menace à tout instant de le déchirer.

“I tried to call the doctor. I’m not able to speak”

“What’s your room number?”

J’enfile un t-shirt et me recroqueville sur le lit. Couché, sur le dos, assis, de côté, couché.

La boîte se rétrécit. Mon souffle se fait court. L’ambulance n’est pas là.

Je pense à ce coin paumé de Birmanie. Je visualise la route qui y mène et s’y arrête, ma route. Sans panneau d’avertissement.

Entre deux respirations réduites à un mince filet d’air — ma poitrine est prise en étau — je laisse couler des larmes.

“It’s going to be ok”.

Ses yeux ont le bleu de la terreur.

Acte 2. La confusion.

“Sir, there is a problem with your heart”. Une douzaine de personnes, debout dans le bureau du docteur. L’hôpital est lapidé, les murs n’ont jamais été peints.

“It’s a heart attack”

Silence.

Certains mots sont si gros qu’on ne les voit bien que de loin.

Je suis Fred de Laurence Anyways, prise dans une mousson soudaine sur le fauteuil du salon. Sauf que ma pluie est froide et mon fauteuil est roulant.

Je suis Hugo, la tête baissée, le dos courbé, triste, et la fin est pour moi comme le début. J’appelle Iain, confus. Lui est fort, trouve un moyen de faire des blagues.

“C’est parce que tu manges trop de glaces.”

Je souris. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

Par texto, une amie cardiologue conteste le diagnostic du docteur et évoque pour la premiere fois une péricardite, qui a les mêmes symptômes.

Mes collègues s’affairent dans le doute pour me rapatrier à Rangoon puis à Bangkok.

J’attends l’ambulance pendant dix heures.

Acte 3. La guerre.

J’entame de nuit le périple de Mawlamyine à Rangoon. Nous sommes sept dans l’ambulance. Sept inconnus. Le trajet dure sept heures.

Au bout de trente minutes de route, l’ambulance reçoit l’instruction par téléphone de m’administrer un médicament anti crise cardiaque qui n’est disponible qu’à l’hôpital que nous venons de quitter. Nous faisons demi tour.

Puis là bas, impossible de trouver une imprimante pour imprimer la décharge médicale donc les infirmiers la recopient à la main avant de me la faire signer.

On dirait du Beckett.

Mon corps rejète immédiatement le médicament. Allongé sur le lit de l’ambulance filant à toute vitesse, un électro cardiogramme enregistre en temps réel les protestations de mon coeur. Une sensation de froid glacial commence par mes pieds et mains, puis se déplace vers mes jambes, mes bras et finalement ma tête. Les claquements de dents se transforment en convulsions incontrôlables et violentes.

Pour la deuxième fois de la journée, je suis la conscience terrifiée observant par une petite fenêtre la chute précipitée d’un corps encore jeune. Je suis spectateur d’un opéra macabre, observateur de lion enragé sur fond d’electro cardiogramme accéléré. 80 battements par minute. 90. 100. 110. 120.

Mais cette fois, je ne pleure pas. Cette ambulance est trop criarde, ce médicament trop absurde, surtout il fait nuit ici comme à New York et je refuse de partir de nuit.

“Tu peux y arriver. Reste ici.”

On m’avait dit que je verrais des films. A la Boyhood ou Tree of Life mais en plus français- peut être comme une chanson de Fauve.

Je n’ai rien connu de mélancolique.

J’ai pensé à Iain et à notre film pas encore terminé.

J’ai pensé à l’absurde- décourageant tout d’abord puis évoquant des idées de prises de Bastille.

J’ai pensé à la vie que je me suis construite- j’ai bien regardé mon portrait de Gray et je n’ai pas voulu le changer.

S’il se fût agit d’un film, j’aurai choisi My Way ou Non je ne regrette rien comme bande son. La vérité c’est que lorsqu’on vous donne des mots durs à avaler, par exemple “la crise cardiaque du type qui a encore 29 ans”, vous passez plus de temps à les mâcher qu’à imaginer la cinématographie.

Mais l’histoire se finit a priori bien. Je m’en tire avec un diagnostic de péricardite qui présente les memes symptômes que la crise cardiaque mais qui n’a rien à voir avec l’état de santé. Techniquement donc, mon coeur est sain.

Le lion a fait sa crise d’ado. Dorian m’a jeté son portrait à la figure.

“Ca ne t’empêche pas de manger moins de glaces.”

Exploring the intersection of technology and democracy.

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